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14 juillet, 2017

D’un chevalier à qui Notre-Dame s’apparut, GAUTIER DE COINCY

Classé dans : — unpeudetao @ 16:48

IL ÉTAIT un beau chevalier qui ne rêvait que tournois et fêtes. Une dame occupait sa pensée, ses soins, qui ne le payait pas de retour et se montrait d’autant plus rebelle qu’il la suppliait davantage et la souhaitait plus ardemment. C’est pourquoi, las et perdant courage, il porta sa peine devant un saint homme d’abbé.

« Sire, lui confia-t-il, d’aucunes ont un cœur de plomb, mais celle que j’aime en a un de fer. Depuis que je la connais, je ne mange ni ne bois ou ne repose. Et je vais, j’en suis sûr, mourir de male mort, si vous ne me sauvez. »

L’homme de Dieu connut la gravité du cas. Il sut que, pour de tels maux, il n’est point de médication temporelle. Aussi jugea-t-il bon de ne pas combattre de front l’adversaire et de faire appel à la grâce et à la miséricorde infinie du Christ et de la mère du Christ. Il ordonna au pénitent de dire cent cinquante fois par jour, durant une année « le doux salut de Notre-Dame ». Mais il douta que le jeune homme eût la force d’observer un tel commandement, il craignit la séduction du monde pour un cœur généreux et vif. Et une ardente volonté déjoua sa vieille prudence.

Le chevalier, en effet, renonçant à tout se cloîtra, passa ses jours et ses nuits en prières et fit effort pour chasser de son esprit le souvenir des assemblées, des joutes, des combats, sans réussir pourtant à bannir de sa mémoire les traits charmants et cruels qui lui avaient procuré tant de misère. À genoux, dans sa chapelle, il met toute son étude à prier Notre-Dame. Et il ne sait la supplier d’autre chose, sinon de lui donner enfin son amie dont le visage, dit-il, ressemble à la douce lune du Ciel.

D’UN CHEVALIER À QUI NOTRE-DAME S’APPARUT.

Son vœu touchait au terme quand le printemps revint. Il y avait des chansons sur tous les arbres et dans tous les cœurs. La lumière brillait parmi l’eau des fontaines et l’œil des créatures. Notre reclus voulut se délasser au plaisir de la chasse et partit à travers la forêt avec faucons et chiens. En route, il aperçut une chapelle et l’idée lui vint d’y entrer pour s’acquitter auprès de Notre-Dame de sa dette quotidienne. Il fit là une oraison très pressante et très tendre. Il supplia la Mère aux multiples douleurs de le prendre en pitié, d’arracher de sa poitrine l’aiguillon qui le poignait ou de le satisfaire.

« Donne-moi, lui dit-il, donne-moi mon amie au clair visage, aux mains si blanches, aux bras si beaux, au corps si parfait que jamais Nature n’en forma de pareil. Je lui ai voué mon âme. Donne-la-moi si tu veux que cette âme ne se sépare de ma chair… »

Il parlait avec des larmes abondantes et une merveilleuse peine. Or, voici soudain ce qu’il vit : dans une gloire incomparable la Vierge lui apparut. Elle portait sur sa tête blonde une couronne de perles, sa prunelle était un clair miroir et elle resplendissait toute comme le matin des jours. Et sa beauté paraissait telle qu’on ne pouvait plus, après l’avoir aperçue, se soucier d’une autre beauté.

« Ami, dit-elle, doux ami, celle qui te fait soupirer et en si grande erreur t’a mis, est-elle plus belle que moi ? »

Le Chevalier, de frayeur, se laissa choir, les mains sur ses yeux, et Celle qui est toute pitié reprit :

« Or, prends garde, Ami. Me voici, tu connais l’autre. Celle-là sera ton amie que tu aimeras le mieux de nous deux. »

« Dame, répondit-il, je n’hésiterai point. Vous en valez cinquante mille comme elle. À toutes les heures de ma vie, je veux vous servir. »

« Là-haut, dès lors, lui promit-elle, tu me retrouveras à toi. Joies, délices et compagnie de mon saint amour tu auras, pourvu que tu fasses aussi pour moi ce que tu as fait pour ta mondaine et que cent cinquante saluts tu me dises, sans passer jour durant un an. Puis, ce sera l’éternité. »

Le chevalier tint parole. Il fit tondre sa belle tête, se retira de son amie, puis se mit à dépérir de nouveau, mais cette fois d’ardeur céleste. Et les douze mois révolus, la Mère de Dieu, à son tour fidèle à sa parole, vint le prendre pour l’endormir doucement contre son sein.

GAUTIER DE COINCY (117.-1236), trouvère français. Mis en français moderne par Gonzague TRUC.

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31 mars, 2014

Peau de vachette (Conte arabe)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:41

Il était une fois, un sultan qui avait deux femmes qui ne lui donnèrent pas d’enfant. Sur les conseils de son astrologue, il se remaria une troisième fois. Cette troisième épouse avait vu en songe qu’elle tenait dans ses bras une lune traversée par un rayon de lumière. Comme elle était enceinte, elle en fit la confidence à ses concubines : – Selon ce bon présage, je mettrai au monde un garçon avec, sur le front, une mèche de cheveux en or. Cette prémonition suscita la jalousie des deux femmes. Elles complotèrent et le jour de l’accouchement, elles en appelèrent à la maudite vieille Settoute en lieu et place d’une sage femme. Comme il était prédit, la mère mit au monde un beau petit garçon avec sur le front une mèche d’or. Settoute le remplaça par un chiot et l’emporta sous son voile. Le sultan s’impatientait de voir le bébé à la mèche d’or quand ses deux premières épouses lui tendirent le chiot en lui annonçant d’un air catastrophé : – Tu as épousé un monstre, voilà le fruit de ses entrailles. – Quoi ? Une femme qui accouche d’un animal mérite de vivre avec les animaux. Habillez-la d’une peau de vache et attachez-la avec les bêtes, hurla le sultan. La pauvre mère en couche n’avait pas eu le temps de voir son enfant. Accusée de monstre, elle se retrouva parmi les bêtes. Pour se débarrasser du bébé, Settoute le déposa dans une corbeille et le livra à la mer. Fort heureusement, les flots ne tardèrent pas à le rejeter sur une plage isolée à l’endroit exact où un pêcheur, très pauvre, préparait ses filets. La corbeille qui scintillait au soleil attira son attention. Il s’en approcha et découvrit le nourrisson avec de l’or sur l’oreiller. Comme il n’avait pas d’enfant, au comble du bonheur, il courut le porter à sa femme : – Notre maison se remplit ! Le ciel nous a envoyé un fils ! Un fils avec de l’or sur la tête. Nous voilà comblés. Le pêcheur et sa femme devinrent riches. Il leur suffisait de vendre au souk l’or recueilli chaque matin sur l’oreiller du petit garçon. Le temps passa dans le bonheur et la paix et l’enfant grandit en âge, en intelligence et en beauté. Un jour, l’un de ses camarades après une bousculade, lui lança avec mépris: – Pour qui te prends-tu ? Tu n’es que le fils de la vague. Ces paroles plongèrent le jeune homme dans une profonde mélancolie. Il se plaignit à ses parents. Le pêcheur et sa femme lui dirent toute la vérité : – Dieu nous est témoin, nous t’aimons comme notre enfant, mais il est temps que tu recherches ta vraie famille. Va ! Notre bénédiction t’accompagne. Retrouve tes origines. – Je reviendrai si le ciel me prête vie ! promit le jeune homme. Il enfourcha son cheval et prit la route. Il voyagea longtemps, longtemps. Il traversa des villes prospères, des contrées arides, des pays inconnus. Enfin, au bout de maintes péripéties, le hasard le conduisit dans le sultanat de son père. Lorsqu’il entendit l’histoire de Peau de Vachette, cette femme de sultan qui accoucha d’un chiot au lieu d’un fils à la mèche d’or, il reconnut sa mère ! Il était donc prince ! Et comme il était riche et de noble allure, il réussit à se faire inviter par le sultan. Il se présenta au palais avec une malle. Cette malle contenait de somptueux vêtements, des baumes, des savons et des parfums. Après dîner, il provoqua la surprise du sultan lorsqu’il lui formula cette demande : – Sire, permettez à cette créature surnommée Peau de vachette de venir dormir dans ces appartements que vous mettez à ma disposition. – Vous n’y pensez pas mon ami ! Ce n’est pas un être humain ! objecta le sultan. – Sire, je vous le demande comme une faveur au nom de l’hospitalité que vous m’accordez. – Soit ! Comme vous voudrez ! Mais demain, après votre départ, elle retournera avec les bêtes. Le prince ne dit plus rien et reçut Peau de vachette qui s’endormit, pour la première fois, depuis longtemps, à l’abri. Dans la nuit, il la réveilla discrètement, ouvrit sa malle et l’invita à se servir : – Voilà de quoi te laver, te coiffer, te parfumer et t’habiller. L’heure de la vérité a sonné. La pauvre femme obéit sans comprendre ce qui lui arrivait. Un moment après, elle apparut vêtue de magnifiques kaftans. Elle scintillait. Ce fut alors que le jeune homme ôta son turban et lui annonça d’une voix émue : – Regarde mon front ! Je suis ton fils et tu es ma mère ! Jamais tu n’as accouché d’un chiot. Elle se jeta dans ses bras. Les cris de joie alertèrent le sultan qui accourut. Il fut stupéfait de voir avec son invité une belle, plus belle que le soleil. Il se crut victime de quelque Djinn venu troubler son esprit quand son hôte lui révéla la vérité en ôtant son turban pour la deuxième fois : – Monseigneur ! Je suis votre fils et cette femme est ma mère. Regardez mes cheveux. Ainsi, rien n’empêcha la vérité de se révéler au grand jour. Les deux concubines furent chassées, exilées à tout jamais. Puis le sultan, après les pardons, organisa un nouveau mariage avec celle qu’il avait si injustement punie. Le prince n’oublia pas ses parents adoptifs qu’il fit venir auprès de lui. Et tous vécurent heureux, ensembles, et longtemps.

 

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6 octobre, 2013

Rose Latulipe (Conte populaire québécois)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:52

Rose était la fille unique d’un dénommé Latulipe.  Celui-ci l’adorait, il tenait à elle comme à la prunelle de ses yeux.  Et, il va sans dire, Latulipe ne pouvait rien refuser à sa fille.
Rose était une jolie brunette, mais un peu éventée.
Elle avait un amoureux nommé Gabriel, à qui elle était fiancée depuis peu. On avait fixé le mariage à Pâques. 
Rose aimait beaucoup les divertissements, si bien qu’un jour de Mardi gras, elle demanda à son père d’organiser une soirée de danse. Celui-ci accepta, bien sûr, mais il fit promettre à Rose que tous les invités seraient partis à minuit car ce serait alors le Mercredi des Cendres. Il pouvait être onze heures du soir, lorsque tout à coup, au milieu d’un cotillon, on frappa à la porte. C’était un monsieur vêtu d’un superbe capot de chat sauvage. Il demanda au maître de la maison la permission de se divertir un peu.
- C’est trop d’honneur nous faire, avait dit Latulipe, dégrayez-vous s’il vous plaît, nous allons faire dételer votre cheval.

 

On lui offrit de l’eau-de-vie. L’inconnu n’eut pas l’air d’apprécier la boisson offerte. Il fit une grimace  en l’avalant; car Latulipe, ayant manqué de bouteilles, avait vidé l’eau bénite de celle qu’il tenait à la main, et l’avait remplie d’alcool.

 

C’était un bel homme que cet étranger mais il avait quelque chose de sournois dans les yeux.
Il invita la belle Rose à danser et ne l’abandonna pas de la soirée.
Rose se laissa subjuguer par cet élégant jeune homme habillé de velours noir. Elle était la reine du bal.
Quant au pauvre Gabriel, renfrogné dans un coin, ne paraissait pas manger son avoine de trop bon appétit.
Une vieille tante, assise dans sa berceuse, observait la scène en disant son chapelet. À un certain moment, elle fit signe à Rose qu’elle voulait lui parler.
- Écoute, ma fille, lui dit-elle ; je n’aime pas beaucoup ce monsieur, sois prudente. Quand il me regarde avec mon chapelet, ses yeux semblent lancer des éclairs.
- Allons, ma tante, dit Rose, continuez votre chapelet, et laissez les gens du monde s’amuser.

 

Minuit sonna. On oublia le Mercredi des Cendres.
- Encore une petite danse, dit l’étranger.
- Belle Rose, vous êtes si jolie, je vous veux. Soyez à moi pour toujours ?
- Eh bien! oui, répondit-elle, un peu étourdiment.
- Donnez-moi votre main, dit-il, comme sceau de votre promesse.
Quand Rose lui présenta sa main, elle la retira aussitôt en poussant un petit cri, car elle s’était senti piquer ; elle devint très pâle et dut abandonner la danse.
Mais l’étranger, continuait ses galanteries auprès de la belle. Il lui offrit même un superbe collier en perles et en or :
- Ôtez votre collier de verre, belle rose, et acceptez, pour l’amour de moi, ce collier de vraies perles.
Or, à ce collier de verre pendait une petite croix, et la pauvre fille refusait de l’ôter.

 

Pendant ce temps, deux jeunes gens qui étaient allés s’occuper du cheval de l’étranger avaient remarqué de bien étranges phénomènes. Le bel étalon noir était certes, une bien belle bête mais pourquoi dégageait-il cette chaleur insupportable ?  Toute la neige sous ses sabots avait fondu.
Ils rentrèrent donc et, discrètement, firent part à Latulipe de leurs observations.

 

Le curé, que Latulipe avait envoyé chercher, arriva ; l’inconnu en tirant sur le fil du collier de verre de Rose l’avait rompu, et se préparait à saisir la pauvre fille, lorsque le curé, prompt comme l’éclair, s’écria d’une voix tonnante :
- Que fais-tu ici, malheureux, parmi les chrétiens ?
- Cette jeune fille s’est donnée à moi et le sang qui a coulé de sa main est le sceau qui me l’attache pour toujours, répliqua Lucifer.
- Retire-toi, Satan, s’écria le curé. 
Il prononça des mots latins que personne ne comprit. Le diable disparut aussitôt avec un bruit épouvantable en laissant une odeur de soufre dans la maison.

 

Cinq ans après, une foule de curieux s’étaient réunis dans l’église, de grand matin, pour assister aux funérailles d’une religieuse. Parmi l’assistance, un vieillard déplorait en sanglotant la mort d’une fille unique, et un jeune homme, en habit de deuil, faisait ses derniers adieux à celle qui fut autrefois sa fiancée: la malheureuse Rose Latulipe.

 

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13 mai, 2013

Al Lew-Drez, Émile SOUVESTRE (Légendes de Bretagne)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:49

Comme les enfants dorment doucement dans les lits clos ! Le chien jaune ronfle sur la grande pierre de l’âtre, les vaches ruminent derrière leur claie de genêts ; la lueur mourante du foyer tremblote le long du vieux fauteuil du grand-père.

 

C’est maintenant, chères gens, qu’il faut se signer et répéter tout bas une prière pour les pauvres âmes de ceux qu’on a aimés. Voici que minuit sonne à l’église de Saint-Michel en grève, minuit de la Pentecôte bénie.

 

C’est l’heure où les vrais chrétiens reposent leurs têtes sur l’oreiller de balle, contents de ce que le bon Dieu leur a donné, et s’endorment au cher bruit de la respiration des petits enfants qui sommeillent.

 

Mais Périk Skoarn, lui, n’a pas de petits enfants ; c’est un jeune homme hardi et seul dans la vie. Il a vu les nobles des environs venir à la messe de la paroisse, et il est envieux de leurs chevaux à brides plaquées d’argent, de leurs manteaux de velours et de leurs bas de soie à coins bariolés.

 

Il voudrait être riche comme eux, afin d’avoir à l’église un banc garni de cuir rouge et de pouvoir conduire aux Pardons les belles pennérèz assises sur la croupe de son cheval et un bras appuyé sur son épaule.

 

Voilà pourquoi Périk se promène sur la LewDréz, aux pieds de la dune de Saint-Efflam, tandis que les chrétiens reposent dans leurs maisons, protégés par la Vierge. Périk est un homme amoureux de grandeurs et de belles filles ; les désirs sont aussi nombreux dans son cœur que les nids d’hirondelles de mer sur les grands récifs.

 

Les vagues soupirent tristement à l’horizon noir, les cancres rongent à petit bruit les cadavres des noyés ; le vent qui souffle dans les roches du Roch-Ellas imite le sifflet des collecteurs de la Lew-Dréz ; mais Skoarn se promène toujours.

 

Il regarde la montagne et repasse dans sa mémoire ce que lui a dit le vieux mendiant de la croix d’Yar. Le vieux mendiant sait ce qui est arrivé dans la contrée, alors que nos plus vieux chênes étaient encore des glands, et nos plus vieilles corneilles des œufs non encore couvés.

 

Or, le vieux mendiant d’Yar lui a dit que là où se trouve maintenant la dune de Saint-Efflam s’étendait autrefois une ville puissante ; les flottes de cette ville couvraient la mer, et elle était gouvernée par un roi ayant pour sceptre une baguette de noisetier avec laquelle il changeait toute chose selon son désir.

 

Mais la ville et le roi furent damnés pour leurs crimes, si bien qu’un jour, par l’ordre de Dieu, les grèves s’élevèrent comme les flots d’une eau bouillonnante et engloutirent la cité. Seulement, chaque année, la nuit de la Pentecôte, au premier coup de minuit, un passage s’ouvre dans la montagne et permet d’arriver jusqu’au palais du roi.

 

Dans la dernière salle de ce palais se trouve suspendue la baguette de noisetier qui donne tout pouvoir ; mais, pour arriver jusqu’à elle, il faut se hâter, car, aussitôt que le dernier son de minuit s’est éteint, le passage se referme et ne doit se rouvrir qu’à la Pentecôte suivante.

 

Skoarn a retenu ce récit du vieux mendiant d’Yar, et voilà pourquoi il se promène si tard sur le sable de la Lew-Dréz.

 

Enfin, un tintement aigu retentit au clocher de Saint-Michel, Skoarn tressaille !.. Il regarde, à la clarté des étoiles, le rocher de granit qui forme la tête de la montagne, et le voit s’entr’ouvrir lentement comme la gueule d’un dragon qui s’éveille.

 

Il assure alors à son poignet le cordon de cuir qui tient son penn-baz et se précipite dans le passage, d’abord obscur, puis éclairé par une lumière semblable à celles qui brillent, la nuit, dans les cimetières. Il arrive ainsi à un palais immense, dont les pierres sont sculptées comme celles de l’église du Folgoat ou de Quimper-sur-l’Odet.

 

La première salle où il entre est pleine de bahuts où l’on voit entassé autant d’argent qu’il y a de grains de blé dans les huches après la moisson ; mais Périk Skoarn veut plus que de l’argent, et il passe outre. – Dans ce moment sonne le sixième coup de minuit.

 

Il trouve une seconde salle entourée de coffres qui regorgent de plus d’or que les râteliers ne regorgent d’herbes en fleur au mois de juin ; Périk Skoarn aime l’or, mais il veut encore davantage, et il va plus loin. – Le septième coup vient de sonner.

 

La troisième salle où il entre est garnie de corbeilles où les perles ruissellent comme le lait dans les terrines de terre de Cornouailles, aux premiers jours du printemps. Skoarn eût bien voulu en emporter pour les jolies filles de Plestin ; mais il continue sa route en entendant sonner le huitième coup.

 

La quatrième salle était toute éclairée par des coffrets remplis de diamants, jetant plus de flamme que les bûchers d’ajonc sur les coteaux du Douron, le soir de la Saint-Jean. Skoarn est ébloui ; il s’arrête un instant, puis court vers la dernière salle, en entendant sonner le neuvième coup.

 

Mais là, il demeure subitement saisi d’admiration ! Devant la baguette de noisetier que l’on voit suspendue au fond, sont rangées cent jeunes filles belles à perdre les âmes des saints ; chacune d’elles tient d’un main une couronne de chêne et, de l’autre, une coupe de vin de feu. Skoarn, qui a résisté à l’argent, à l’or, aux perles et aux diamants, ne peut résister à la vue de ces belles créatures aimées du péché.

 

Le dixième coup sonne, et il ne l’entend pas ; le onzième retentit, et il demeure immobile ; enfin le douzième se fait entendre aussi lugubre que le coup de canon d’un navire en perdition parmi les brisants !..

 

Périk, épouvanté, veut retourner en arrière ; mais il n’est plus temps. Toutes les portes se sont refermées ; les cent belles jeunes filles ont fait place à cent statues de granit, et tout rentre dans la nuit.

 

Voilà comment les pères ont raconté l’histoire de Skoarn. Vous savez maintenant ce qui arriva à un jeune homme pour avoir ouvert trop facilement son cœur aux séductions. Que la jeunesse prenne son enseignement : il est bon de marcher les yeux baissés vers la terre, de peur de désirer les étoiles qui sont à Dieu et à ses anges.

 

Émile SOUVESTRE (1806-1854).

 

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22 avril, 2013

Sigute, Oscar Venceslas de Lubicz MILOSZ (légende lithuanienne)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:09

Il était une fois un frère et une sœur, Jonelis, jeune homme aussi sensé qu’intrépide, et Sigute, fillette dont le charmant minois reflétait toutes les grâces de l’esprit et du cœur. Ils vivaient chez leur belle-mère, une vieille femme soupçonneuse et criarde, et supportaient avec résignation ses innombrables lubies, sans le moins du monde se douter qu’elle entretenait un secret commerce avec Belzébuth et ses suppôts. Cette aimable matrone était mère d’une souillon qui lui ressemblait à la fois au physique et au moral, et qui, attifée dès son lever de ses plus malpropres atours, demeurait jusqu’au soir accroupie devant la porte de la maison, à bayer aux corneilles et à faire la nique aux passants.

 

La sorcière détestait de tout son cœur Jonelis et Sigute, cette dernière surtout ; pourtant, elle en usa avec quelque modération à son endroit aussi longtemps que son frère demeura auprès d’elle dans la maison. Mais, du jour où il lui fallut suivre le Grand-Duc Souverain à la guerre, l’affreuse marâtre donna libre cours à l’aversion que lui inspirait sa belle-fille. Il n’était humiliation ni travail rebutant qu’elle ne lui imposât pour le malin plaisir de la tourmenter. L’hiver, elle l’employait à la cuisine et la faisait coucher par les plus grands froids sous les combles. L’été, elle l’envoyait dès l’aube à la lisière du bois avec le bétail et l’enfermait pour la nuit à l’étable, après l’avoir réconfortée d’un brouet clair accompagné, les dimanches et fêtes, de quelques rogatons.

 

Parmi les habitants de la ferme se trouvaient une vache et une chienne, l’une et l’autre d’un noir de corbeau. Comme tous les animaux du très vieux temps, ces honnêtes quadrupèdes entendaient le langage des hommes et ornaient souvent leurs discours de sentences et de figures dont la grâce naturelle et la sagesse pleine de modestie apparaîtraient inimitables aux meilleurs esprits de nos temps. La sympathie de ces humbles créatures entretenait la résignation dans le cœur de Sigute et l’inclinait à rechercher un soulagement à ses maux dans les spectacles divertissants ou instructifs que la bienveillante nature oppose à la folie et à la méchanceté des hommes. Malheureusement, les instants consacrés par nos trois amies à ce touchant commerce apparaissaient à la sorcière comme une atteinte intolérable à ses intérêts et à ses droits. La surveillance de plus en plus étroite qu’elle exerça sur ses pupilles et les châtiments cruels qu’elle leur infligeait à la moindre infraction eurent tôt fait de les déterminer à délaisser leurs innocents entretiens. La vache, séparée des autres habitants de la ferme, rumina mille projets irréalisables de vengeance ; la chienne s’abandonna à une sombre mélancolie ; quant à Sigute, elle rechercha la consolation et l’oubli dans un redoublement de zèle et de patience qui ne lui valut de la part de l’insupportable commère qu’un surcroît de criailleries et de mauvais traitements.

 

Cet état de choses se prolongea jusqu’au jour où, son humeur s’envenimant au point de lui faire passer toutes les bornes, la belle-mère dénaturée donna tête baissée dans le panneau préparé par ses propres mains. Un matin, comme Sigute sortait de la ferme avec le troupeau, elle reçut l’ordre de quitter ses vêtements, y compris la chemise. La pauvrette obéit en rougissant et en baissant les yeux. La magicienne lui tendit alors une poignée d’étoupe en marmottant ces versiculets diaboliques :

 

            Fille bonne à rouer, à rouer,
            Au rouet, au rouet, au rouet
            Enroué, enroué, enroué
            Tout drouet, tout drouet, tout drouet.
            Tissons, plissons, lissons
            Chemise, la v’là mise
            Au nez des polissons.

 

Le travail devait être terminé à la nuit tombante. Mais comment, avec une mauvaise poignée d’étoupe, et en si peu de temps, confectionner une chemise élégante et suffisamment longue et large pour dérober aux regards des mauvais sujets les appas d’une grande fille comme Sigute ? La pauvre enfant n’avait plus rien à perdre ; elle courut conter ses nouveaux malheurs à la vache. Celle-ci, tout d’abord, meugla :

 

            Mais, mais, mais, Sigute aimée,
            Ha ! j’en reste bouche bée.
            Ha ! j’en suis éberluée.
            Mais, mais, mais, Sigute aimée..

 

Puis, après un instant de réflexion :

 

            Cette étoupe, sœur aimée,
            Elle n’est pas enflammée.
            Nous pouvons, sans nul danger,
            Essayer de la manger.

 

Grâce à une lente et incisive mastication, le lin finit par se frayer un passage à travers le puissant gosier. La vache aussitôt fut saisie d’une quinte saccadée et sifflante. Sigute lui porta dans le dos un grand coup du plat de la main, et le mufle tiède et parfumé cracha une merveilleuse chemise de brise et de soleil qui s’envola comme une pelote de fil de la Vierge et dont Sigute réussit à s’emparer sur un buisson d’épine après une course éperdue.

 

Quand la fillette rentra à la ferme dans son vêtement enchanté, la belle-mère écarquilla les yeux mais ne souffla mot. Au point du jour, elle réitéra son ordre de la veille ; l’enfant quitta sa chemise et reçut une poignée d’étoupe qu’elle s’empressa de porter à sa ruminante amie. Dans sa hâte, elle ne prit point garde qu’elle était suivie à la dérobée par la fille de la sorcière.

 

La méchante laideron assista à toutes les phases du tissage magique et en rendit un compte fidèle à sa mère. Celle-ci se dit dans son mauvais cœur : « Si les bêtes elles-mêmes prennent le parti de Sigute, c’est qu’elles estiment sans doute ses pouvoirs supérieurs aux nôtres. Il faut donc absolument que sainte Nitouche disparaisse sans retard de ce monde. »

 

À la tombée de la nuit, la mère et la fille s’armèrent de pelles et creusèrent jusqu’à l’aube un grand trou devant le seuil de la maison. Quand Sigute sortit avec ses bestiaux, la sorcière, loin de la gronder, comme à l’ordinaire, lui souhaita le bonjour et lui fit mille compliments. Un feu d’enfer sifflait dans le four. Les deux diablesses emplirent de braise la fosse, la recouvrirent ensuite de ramilles et de paille et dissimulèrent le tout sous une couche légère de gravier. Au crépuscule, quand Sigute rentra du pâturage, son ennemie, pour la première fois depuis le départ de Jonelis, l’invita à partager son souper et à passer la nuit dans la maison :

 

            Entrez, chère enfant, entrez,
            Nous avons du pain bien frais.

 

La souillon chantonna de son côté :

 

            Entre, Sigute, allons, entre,
            Tu te rempliras le ventre.

 

Sigute fit un pas en avant.. Mais la chienne, qui avait tout vu et entendu, se jeta sur elle en aboyant et grognant :

 

            Tout beau, tout beau, tout beau !
            Plein de feu le tombeau,
            Tout beau, tout beau, tout beau !
            Gare, gare au bobo
            Caché là sous le sable.
            Dare dare à l’étable !

 

La sorcière hurla : « As-tu fini de faire peur aux poules, vilaine bête ! » Mais Sigute, troublée par les avertissements obscurs de son amie, déclina l’honneur et eut, pour cette fois, la vie sauve.

 

Le lendemain, mêmes caresses et même invitation. Sigute fit deux pas vers la porte, mais Noiraude, enfermée dans le chenil, se prit à hurler de plus belle.
La vieille se jeta sur elle et lui arracha une patte de devant. Même scène le troisième, quatrième et cinquième jour. Noiraude n’était plus qu’un tronc surmonté d’une tête. Le sixième jour, la diablesse lui arracha la langue. Il n’y avait plus personne pour avertir Sigute : elle fit le septième pas vers le seuil et tomba dans la fosse. La marâtre recueillit ses cendres et en fit un tas au pied du poteau à l’entrée de la ferme.

 

À l’aube du huitième jour, le bétail quitta l’étable sous la conduite de Souillon. La vache noire, libre désormais, marchait fièrement à la tête du troupeau.
En passant près du poteau, elle reconnut à leur odeur les restes de son amie. Elle en approcha son museau et souffla de toutes ses forces : un canard aux couleurs éblouissantes s’envola aussitôt des cendres vers le ciel.

 

La guerre tirait à sa fin. Un beau matin, Jonelis reprend le chemin de la ferme sur un beau palefroi dont lui a fait présent le Grand-Duc. Comme il traverse la forêt, il entend tout à coup la voix de sa sœur. Il regarde à droite, à gauche, se retourne.. Personne. La voix chante :

 

            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Notre mère la sorcière
            Sous le seuil de sa maison
            Creuse un trou noir et profond.
            Pour en faire une fournaise
            Elle y jette paille et braise
            Qui, bien à l’abri du vent,
            Vont couver traîtreusement.
            Entrez, chère enfant, entrez,
            Nous avons du pain bien frais.
            Entre, Sigute, allons, entre,
            Tu te rempliras le ventre.
            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Vers le seuil de la chaumière
            Je ne fais, ma foi, qu’un bond,
            Et je chois dans le charbon.
            Écoute, écoute, ô mon frère,
            Notre mère la sorcière,
            Dans un pan de son manteau,
            Porte ma cendre au poteau.
            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Hébé, la vache laitière,
            Sur le tas souffle son nard..
            – Vole, vole, beau canard.

 

Les derniers mots de la complainte semblaient sortir de terre : Jonelis baissa la tête et aperçut à ses pieds le canardeau enchanté. Il le prit dans ses mains, l’embrassa longuement et le pria de lui faire un récit plus détaillé de ses malheurs.

 

Ayant donné libre cours à ses soupirs et à ses larmes, le jeune homme s’assit au pied d’un sapin et, tout en caressant l’oiseau, médita quelque temps sur la conduite à tenir. La forêt, plongée dans son grand sommeil d’après-midi d’automne, exhalait une agréable odeur, ensemble mielleuse et amère, de résine.
Par le jeu d’une association étrange, ce parfum suscita dans l’esprit du guerrier une résolution des plus inattendues. Il se leva, alla recueillir sur les troncs environnants une quantité considérable de la gluante matière, puis, s’approchant de son coursier qui folâtrait dans les fougères, il lui en frotta tout le corps depuis le haut du cou jusques à la naissance de la queue.

 

À une faible distance de la ferme, le canard, qui suivait son frère dans les airs, poussa un cri strident. L’instant d’après, Jonelis aperçut la sorcière qui venait à sa rencontre avec une coupe de cristal pleine d’hydromel.
Le soldat mit pied à terre. Son cheval, effarouché par l’aspect de la vieille qu’il ne connaissait point, se prit à souffler, hennir, hérisser sa crinière, jouer des oreilles, piaffer et ruer comme un beau diable. La marâtre, qui trouvait ces plaisanteries un tantet déplacées, pria son beau-fils d’attacher la bête à un arbre au bord du chemin. « Mais n’ayez donc pas peur, petite mère, Mirliflore est un bon drille qui ne vous fera aucun mal ; faites-lui la risette et lui donnez une bonne tape sur l’épaule, cela le calmera incontinent. » La vieille caresse l’odoriférant démon, sa main droite happe à la résine, elle ne peut plus la détacher du cou de l’animal. – « Mettez-y l’autre main, et tirez la dextre, comme ça, elle se décollera. » La mégère obéit : la senestre est engluée à son tour. – « Appuyez le pied droit et tirez. » Le pied reste pris dans la poix. – « Essayez avec le pied gauche. » Les deux jambes sont immobilisées. – « Un bon coup de tête dans le ventre, et vous êtes libre. » Mirliflore, changé en centaure d’un nouveau genre, rit de toutes ses dents.
Sigute, qui vient de reprendre sa forme humaine, implore la grâce de la vieille. Jonelis lui impose silence et, se tournant vers son fidèle coursier :

 

« Noble compagnon d’armes, généreux Mirliflore à l’œil de feu, à la crinière flottante, à l’humeur fière et enjouée ! Partez, partez au galop, au grand galop, comme si vous aviez tous les diables de l’enfer à vos trousses. Et gardez-vous de rentrer à l’écurie avant que Madame ne soit réduite en bouillie pour les chats. »

 

L’honnête cheval s’envola comme un trait et la cervelle de la sorcière, berceau de tant de mauvaises pensées et d’abominables actions, se répandit dans la campagne. De nos jours encore, quand l’hiver souffle sur nos contrées une froidure sœur de celle qui régnait dans l’esprit et le cœur de la vieille, les parents montrent aux enfants la neige et la glace miroitantes, et leur disent : « Voyez, ceci, c’est de la cervelle de sorcière. »

 

Oscar Venceslas de Lubicz MILOSZ (1877-1939), poète et philosophe français d’origine lithuanienne.
Contes lithuaniens de ma Mère l’Oye,
Éditions André Silvaire, 1963.

 

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16 juillet, 2012

L’avare et le Diable, Eugène ACHARD (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 19:52

Sur le chemin de Beauport, qui va de Québec à Sainte-Anne de Beaupré, à l’endroit appelé aujourd’hui l’Ange-Gardien, habitait un marchand du nom de Pierre Guyard qui était loin d’avoir la réputation d’un homme généreux.

 

Il était dur envers le pauvre monde et si quelque débiteur malchanceux ne pouvait, au jour dit, payer sa dette ou les intérêts échus, Pierre Guyard, sans bruit, sans se fâcher, froidement, faisait saisir et vendre à l’encan le mobilier, souvent chétif, du pauvre homme.

 

« Que voulez-vous, les temps sont durs », répondait-il à ceux qui s’étonnaient de ses procédés par trop expéditifs.

 

On ajoutait, mais pas trop haut, cependant, car beaucoup le craignaient, qu’il prêtait à gros intérêts.

 

Il entretenait aussi, avec certains boutiquiers de Québec, on ne savait trop quel commerce de marchandises, qui lui arrivaient par le fleuve, durant la nuit, en grand mystère, et qu’il transportait tout aussi mystérieusement à la ville.

 

Quoi qu’il en soit, Guyard était riche. Mais plus ses biens s’accroissaient, plus son avarice se montrait sordide. Sa femme et sa fille manquaient parfois du nécessaire.

 

« Il faut tondre la laine et ne pas toucher à la brebis ; celui qui écorne ses biens-fonds est près de la ruine », ne manquait-il jamais de répondre au curé de Château-Richer, lorsque celui-ci hasardait quelques remarques sur sa manière de vivre et sur les privations qu’il imposait aux siens.

 

Ah ! le vieil intéressé, comme on l’appelait, il était loin d’écorner ses biens-fonds.

 

Trois fois par an, en sa qualité de notable, Pierre Guyard devait offrir le pain bénit à l’église paroissiale de Château-Richer. Malgré sa ladrerie, jamais il n’avait cherché à se soustraire à cette obligation ; non point qu’il fut dévot, n’ayant guère d’autre religion que l’argent, mais parce que c’était une habitude prise et qu’il n’eût point osé y manquer.

 

Seulement pour se rattraper de cette dépense extraordinaire, il veillait à ce que, dans son intérieur on fit des économies, c’est-à-dire que, durant toute la semaine qui précédait et celle qui suivait cette largesse, on mangeait moins que d’habitude. Et comme en temps ordinaire, ni sa femme ni sa fille ne mangeaient à leur faim, vous voyez d’ici ce que pouvaient être ces deux semaines.

 

Or donc, un soir de novembre de l’an de grâce 1668, maître Guyard, après un frugal repas, prenait le frais devant sa porte. Le frais est bien dire, car cette saison n’est jamais chaude en notre pays, mais c’était encore là qu’on était le mieux, la maison n’étant chauffée que parcimonieusement et seulement aux plus grands froids.

 

Dame Guyard et sa fille tricotaient à qui mieux mieux sous l’œil attentif de leur époux et père.

 

- Il fait bien bon, ce soir, femme, dit Guyard, après un long silence. Oui, bien bon, il y a des années que nous n’avons eu de si belles soirées en novembre.

 

Et cela voulait dire : la bonne affaire, c’est tant de bûches d’économisées sur le chauffage.

 

- Hein donc ! mon homme, repartit la tricoteuse sans lever les yeux de son travail qu’elle parut vouloir activer encore.

 

Et la conversation tomba. Les deux époux n’avaient plus rien à se dire. Pierre n’était pas loquace. Les paroles n’abondaient sur ses lèvres que lorsqu’il s’agissait de conclure un bon marché.

 

Tout à coup passa, en courant, une petite fille qui ramenait chez elle la vache de ses parents. Elle se retourna en criant, à la fois curieuse et troublée :

 

- Un seigneur ! Un beau seigneur qui vient par le chemin du roi.

 

En effet, par le chemin tortueux, aux ornières profondes, s’avançait un gentilhomme de haute stature, feutre roux, à larges bords, orné d’une plume rouge énorme, bottes également rouges et épée au côté. Il semblait venir de Sainte-Anne de Beaupré ; il tenait à la main une bride et une selle de cheval.

 

Lorsqu’il arriva devant la maison de l’avare, il s’arrêta et poliment s’avança vers le groupe.

 

- Messire, dit-il à Pierre Guyard, mon cheval a fait un faux pas sur la côte et a roulé dans le fleuve ; il a bien failli m’entraîner avec lui. J’ai pu sauver la bride et la selle mais l’onde a gardé le reste. Or je suis pressé ; il me faut absolument un autre cheval pour gagner Québec où je suis attendu, ce soir, chez le gouverneur. Vous plairait-il de me dire si, dans les alentours, quelqu’un pourrait me vendre une monture ?

 

- Holà ! Monseigneur, repartit le rusé marchand, ceux qui veulent acheter des chevaux ne viennent point à Château-Richer. S’il s’agissait de vaches, il ne serait guère difficile de vous en trouver une, mais des chevaux, dame, c’est plus rare, beaucoup plus rare.

 

- Vous ne voudriez cependant pas que j’arrive à Québec sur le dos d’une vache, tout le monde se moquerait de moi et M. de Courcelle refuserait certainement de me recevoir en semblable équipage. Mais il doit bien y avoir, par ici, un cheval à vendre, d’autant plus que je payerai bon prix.

 

- Alors il y aurait peut-être moyen de s’arranger. J’ai deux chevaux à l’écurie, et quoiqu’ils me soient, l’un et l’autre, fort utiles, je pourrais vous en céder un contre argent comptant.

 

- Allons les voir, dit l’étranger.

 

- Oh ! ne vous dérangez pas, on va nous l’amener.

 

Pierre Guyard avait en effet deux chevaux à l’écurie, mais comme il avait décidé de vendre le plus mauvais, il ne se souciait pas que l’acheteur put les comparer.

 

- Mélanie, dit-il vivement à sa femme, va chercher la jument. Et il ajouta en aparté, pensant que le voyageur ne l’entendait pas : « Voilà l’occasion ou jamais de me débarrasser de cette vieille rosse. »

 

Mélanie courut à l’écurie et revint bientôt traînant, derrière elle, un cheval poussif et à moitié boiteux.

 

- Hum ! fit le gentilhomme, à la vue de la jument, m’est avis que votre bête ne vaut pas grand argent.

 

- Comment ! protesta le maquignon improvisé, une bête pareille, travailleuse comme pas une et qui ne mange presque rien.

 

- Ah ! quant à ne rien manger, je le crois facilement, elle est maigre à faire pitié ! Le diable lui-même ne saurait lui rendre sa vigueur.

 

- C’est pourtant ce que j’ai de mieux.

 

- Que doit être l’autre, alors ? N’importe, il me faut un cheval et je prends celui-là ; combien en voulez-vous ? Un louis ?

 

- Un louis ! Monseigneur veut rire, il me faut vingt louis.

 

- Peste ! ce n’est pas rien, compère !

 

- J’ai dit vingt louis, pas un sol de moins.

 

- Je n’ai, sur moi, que douze louis, mais si vous voulez, je vous laisserai, en gage du surplus, la chaîne d’or que voici.

 

Et le gentilhomme présenta à l’avare une superbe chaîne d’or, valant à elle seule, cinquante louis.

 

- J’accepte, Monseigneur, mais il demeure entendu que si, dans un mois, jour pour jour, vous ne m’avez pas payé les huit louis que vous me devez encore, la chaîne m’appartiendra.

 

Quelques voisins s’étaient groupés à une courte distance, pour voir, de plus près, le bel inconnu.

 

- Accordé, fit celui-ci.

 

- Vous êtes témoins vous autres, s’exclama alors Pierre Guyard, interpellant les curieux qui se rapprochèrent.

 

C’était marché conclu.

 

Sans ajouter un mot, l’étranger remit à Pierre Guyard les douze louis ainsi que la chaîne d’or dans une magnifique cassette en bois précieux. Puis il harnacha lui-même la jument avec précaution, lui passa doucement la main sur le cou et se mit en selle.

 

La jument frissonna sous la caresse de l’étranger, hennit avec force et sembla rajeunie aux yeux de tous.

 

Elle secoua la tête à plusieurs reprises, huma le vent et, à la stupéfaction des spectateurs qui, depuis plusieurs années, la voyaient cheminer lourdement, la tête basse, elle partit ventre à terre, dans un tourbillon de poussière et de flammes, de vraies flammes qui semblaient jaillir du sol sous ses sabots.

 

- Au revoir et à bientôt, mon vendeur, s’écria l’étranger au moment de disparaître.

 

Et comme il s’évanouissait au tournant de la route, il laissa échapper un éclat de rire strident, sinistre, qui glaça de terreur tous les assistants.

 

Pierre Guyard demeurait cloué au sol, la bouche ouverte, le corps penché, les bras ballants.

 

- C’est pourtant bien ma jument, ma vieille jument, fit-il.

 

- Hé ! morguienne oui, ça l’est, approuva l’un des voisins, mais elle va d’un train d’enfer. On la dirait montée par le Diable.

 

- Qui sait ? murmura Pierre Guyard, rêveur.. Après tout, qu’importe, il l’a payée bon prix. Me voilà bien débarrassé. Et s’il ne revient pas..

 

D’un geste amoureux, il caressa la précieuse cassette.

 

Le lendemain, notre homme n’eut rien de plus pressé que d’aller contempler ses louis tout neufs et surtout la belle chaîne dont il avait rêvé une partie de la nuit.

 

« S’il pouvait ne pas revenir ! » Et à cette seule pensée, il souriait d’aise.

 

Il ouvrit la boîte pour contempler une fois de plus son trésor.

 

Mais à peine eut-il soulevé le couvercle qu’une fumée âcre s’échappa. Au fond de la cassette, plus rien, mais il en sortit une forme rouge avec des yeux de braise qui se mouvait dans la flamme et regardait l’avare.

 

Pierre Guyard en eut une telle épouvante qu’il poussa un grand cri, tomba à la renverse et rendit l’âme.

 

Sa femme et sa fille accoururent aussitôt.

 

Elles trouvèrent la cassette ouverte et, au fond, ce billet, sur une substance inconnue, en lettres rouges, encore brillantes :

 

« Pierre Guyard a voulu voler le Diable. C’est le Diable qui l’a volé. L’âme de l’avare, de l’homme sans pitié pour le pauvre, est attendue en enfer où elle a sa place marquée pour l’éternité. Elle y descendra au moment où Pierre Guyard ouvrira la cassette pour y admirer et désirer injustement le bijou de Satan. »

 

Pierre Guyard fut enterré dans un coin de son champ, le curé de Château-Richer ayant refusé au réprouvé la sépulture chrétienne.

 

Quant à sa femme et à sa fille, elles crurent devoir se dispenser de porter le deuil d’un damné qui, du reste, de son vivant, leur avait fait la vie bien dure.

 

La jeune fille se maria bientôt à un jeune cultivateur de Beaupré. Mais il répugnait à l’époux d’habiter la maison où était mort un réprouvé ; il la donna au curé de Château-Richer pour être employée aux bonnes œuvres.

 

Or, comme cette année-là fut fondée la nouvelle paroisse de l’Ange-Gardien, la maison du damné devint le presbytère. Et jamais, au grand jamais, le Diable n’y fit voir le bout de ses griffes, ce à quoi il n’eût certainement pas manqué, si la descendance de l’avare ne l’eût consacrée à un usage pieux.

 

Eugène ACHARD (1884-1976), écrivain québécois d’origine française.
* M. de Courcelle fut gouverneur du Canada de 1665 à 1672.

 

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5 mai, 2012

Nourgir, l’homme qui captait la lumière (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:45

 

      Il était une fois un derviche qui s’appelait Nourgir, « celui qui capte la lumière », parce qu’il avait un pot d’argile qui recueillait la lumière du jour, même la lueur d’une bougie, et la dispensait quand il le voulait.
      « Nous ne nions pas le fait, lui dit un savant, que ton pot de terre-piège à lumière possède des caractéristiques remarquables. Non, ce que nous mettons en doute, c’est le pouvoir que l’on te prête de sonder le cœur des hommes.
      « S’il est vrai que tu peux percevoir le caractère et les aptitudes des gens, comment se fait-il alors que quelqu’un t’ait vendu tout à l’heure un melon qui s’est révélé insipide ?
      – Veux-tu venir avec moi ? dit Nourgir : nous allons faire une expérience. »
      Le savant refusa, et fit courir le bruit que Nourgir n’était qu’un charlatan.
      Cela faisait des mois déjà que le savant diffamait le derviche, quand ils se retrouvèrent tous les deux à la cour du roi qui régnait en ce temps-là.
      Le roi montra de l’intérêt pour la dispute.
      « Il m’est venu aux oreilles, dit-il, que ce savant a défié ce derviche, mais qu’il ne veut pas le laisser faire la démonstration de ses capacités. Pareille attitude menace l’ordre des choses et trouble la tranquillité publique. Le savant sera condamné pour comportement de chacal, condamnation par moi-même prononcée, à moins qu’il veuille bien cesser de discourir sur les faits, et consente à s’exposer aux réalités. Je ne peux croire qu’il se révèle finalement un esclave des mots, ainsi qu’on pourrait être amené à le conclure s’il devait s’appuyer sur une opinion mal informée pour apporter ses preuves, épancher son fiel et recourir à la calomnie, ou faire l’une ou l’autre de ces choses qui sont la marque du prétendu savant, par opposition au vrai savant.
      – Tes désirs sont pour nous des ordres », dirent le derviche et le savant.
      Le derviche emmena le savant au sommet d’une montagne et le força à rester avec lui trois jours et trois nuits, pendant lesquels il l’entretint de la science traditionnelle des derviches. Puis il le fit redescendre jusque dans un défilé encaissé entre deux parois rocheuses. Venant à leur rencontre, une multitude, conduite par le roi, progressait avec peine sur l’étroit sentier, les uns à cheval, les autres à dos d’âne ou de mulet, d’autres à pied. Quand ils furent à portée de voix, le derviche leur dit :
      « Regardez, je vais mettre la main sur l’épaule de ce savant, et lui conférer un peu de mon pouvoir de perception. Quand chacun de vous abordera le détour du sentier, le savant aura aussitôt conscience de ses pensées intimes. Il aura du même coup la réponse à sa question, celle de savoir pourquoi les derviches n’usent pas de leurs pouvoirs tout le temps. »
      À mesure que, l’un après l’autre, les gens dépassaient l’endroit désigné, le visage du savant blêmissait, tandis qu’il criait : « Cet individu est répugnant. Pouah ! » ou « Ne fais pas ce que tu projettes de faire, ô homme : si tu fais cela, tu cours à ta perte ! » À la vue d’un autre, il dit : « Celui-là, qui semble mauvais, grâce à lui, beaucoup seront sauvés ! »
      Ses paroles étaient si confuses que tous pensèrent qu’il était devenu fou. Son visage s’était creusé, sa barbe noire avait blanchi : on eût dit un vieillard.
      Après avoir parlé ainsi pendant près d’une heure, le savant se dégagea d’un mouvement violent de la main du derviche et se jeta aux pieds du roi.
      « Majesté, implora-t-il, je ne supporterai pas cette connaissance une seconde de plus. J’ai vu des gens qui avaient l’air de saints, et j’ai perçu que c’étaient des poseurs. Pire : j’ai vu des hommes qui pensaient être des hommes de bien, et le « mal » en eux consistait à croire que le chemin qu’ils suivaient était le bon. J’ai vu et ressenti des choses qu’aucun homme sur terre n’est censé éprouver.
      – Cette expérience t’a-t-elle permis d’acquérir de la sagesse ? demanda le roi.
      – Je comprends maintenant, dit le savant : si quelqu’un devait rester sensible tout le temps à l’état réel des humains, il deviendrait fou.
      – Tu sais désormais, dit Nourgir, que la science traditionnelle des derviches inclut la capacité de savoir quand être éveillé et quand rester endormi. »

 

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19 avril, 2012

Le vieil homme et le cheval (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 16:49

   Il était une fois, un vieil homme et son fils qui vivaient sur une colline. Ils avaient un cheval dont ils se servaient  pour rapporter des provisions de la ville voisine.

 

Un jour le cheval s’enfuit dans la forêt et on ne le retrouva pas.

 

Les voisins du vieil homme vinrent se lamenter de la perte du cheval.
Ils dirent :
« vous n’avez vraiment pas de chance. Comment irez-vous maintenant jusqu’à la ville pour y chercher ce dont vous avez besoin? quelle tristesse ! »
Le vieil homme répliqua :
« pour sûr, le cheval est parti. Nous verrons bien comment nous allons nous en arranger ».

 

    Après quelques jours, le cheval réapparut, suivi d’une jument. Les voisins revinrent cette fois pour féliciter le vieil homme.
Ils dirent :
« vous avez vraiment beaucoup de chance. Vous avez maintenant deux chevaux. Vous pourrez aller tous les deux à la ville. Quelle chance vous avez ! »
Le vieil homme répliqua :
« pour sûr, il y a maintenant deux chevaux. Ils peuvent être utiles ».

 

    Un jour que le fils était à cheval, il fit une chute et il se cassa la jambe. Les voisins vinrent se lamenter :
« Vous n’avez vraiment pas de chance. Vous avez deux chevaux, mais votre fils ne peut plus s’en servir. Il est handicapé. Quelle tristesse ! »
Le vieil homme répliqua:
« pour sûr, mon fils a la jambe cassé, on le soigne. Si j’ai de la chance ou si je n’en n’ai pas, je ne saurais le dire ».

 

    Alors, il y eut la guerre. tous les hommes valides furent enrôlés et envoyés au front, le fils fut épargné à cause de son handicap.

 

Les voisins revinrent pour féliciter le vieil homme :
 » vous avez vraiment beaucoup, beaucoup de chance. Votre fils a échappé à la conscription ».
Le vieil homme répliqua :
« pour sûr, mon fils n’a pas été enrôlé, ni envoyé au front, c’est un fait ».

 

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