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22 avril, 2013

Sigute, Oscar Venceslas de Lubicz MILOSZ (légende lithuanienne)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:09

Il était une fois un frère et une sœur, Jonelis, jeune homme aussi sensé qu’intrépide, et Sigute, fillette dont le charmant minois reflétait toutes les grâces de l’esprit et du cœur. Ils vivaient chez leur belle-mère, une vieille femme soupçonneuse et criarde, et supportaient avec résignation ses innombrables lubies, sans le moins du monde se douter qu’elle entretenait un secret commerce avec Belzébuth et ses suppôts. Cette aimable matrone était mère d’une souillon qui lui ressemblait à la fois au physique et au moral, et qui, attifée dès son lever de ses plus malpropres atours, demeurait jusqu’au soir accroupie devant la porte de la maison, à bayer aux corneilles et à faire la nique aux passants.

 

La sorcière détestait de tout son cœur Jonelis et Sigute, cette dernière surtout ; pourtant, elle en usa avec quelque modération à son endroit aussi longtemps que son frère demeura auprès d’elle dans la maison. Mais, du jour où il lui fallut suivre le Grand-Duc Souverain à la guerre, l’affreuse marâtre donna libre cours à l’aversion que lui inspirait sa belle-fille. Il n’était humiliation ni travail rebutant qu’elle ne lui imposât pour le malin plaisir de la tourmenter. L’hiver, elle l’employait à la cuisine et la faisait coucher par les plus grands froids sous les combles. L’été, elle l’envoyait dès l’aube à la lisière du bois avec le bétail et l’enfermait pour la nuit à l’étable, après l’avoir réconfortée d’un brouet clair accompagné, les dimanches et fêtes, de quelques rogatons.

 

Parmi les habitants de la ferme se trouvaient une vache et une chienne, l’une et l’autre d’un noir de corbeau. Comme tous les animaux du très vieux temps, ces honnêtes quadrupèdes entendaient le langage des hommes et ornaient souvent leurs discours de sentences et de figures dont la grâce naturelle et la sagesse pleine de modestie apparaîtraient inimitables aux meilleurs esprits de nos temps. La sympathie de ces humbles créatures entretenait la résignation dans le cœur de Sigute et l’inclinait à rechercher un soulagement à ses maux dans les spectacles divertissants ou instructifs que la bienveillante nature oppose à la folie et à la méchanceté des hommes. Malheureusement, les instants consacrés par nos trois amies à ce touchant commerce apparaissaient à la sorcière comme une atteinte intolérable à ses intérêts et à ses droits. La surveillance de plus en plus étroite qu’elle exerça sur ses pupilles et les châtiments cruels qu’elle leur infligeait à la moindre infraction eurent tôt fait de les déterminer à délaisser leurs innocents entretiens. La vache, séparée des autres habitants de la ferme, rumina mille projets irréalisables de vengeance ; la chienne s’abandonna à une sombre mélancolie ; quant à Sigute, elle rechercha la consolation et l’oubli dans un redoublement de zèle et de patience qui ne lui valut de la part de l’insupportable commère qu’un surcroît de criailleries et de mauvais traitements.

 

Cet état de choses se prolongea jusqu’au jour où, son humeur s’envenimant au point de lui faire passer toutes les bornes, la belle-mère dénaturée donna tête baissée dans le panneau préparé par ses propres mains. Un matin, comme Sigute sortait de la ferme avec le troupeau, elle reçut l’ordre de quitter ses vêtements, y compris la chemise. La pauvrette obéit en rougissant et en baissant les yeux. La magicienne lui tendit alors une poignée d’étoupe en marmottant ces versiculets diaboliques :

 

            Fille bonne à rouer, à rouer,
            Au rouet, au rouet, au rouet
            Enroué, enroué, enroué
            Tout drouet, tout drouet, tout drouet.
            Tissons, plissons, lissons
            Chemise, la v’là mise
            Au nez des polissons.

 

Le travail devait être terminé à la nuit tombante. Mais comment, avec une mauvaise poignée d’étoupe, et en si peu de temps, confectionner une chemise élégante et suffisamment longue et large pour dérober aux regards des mauvais sujets les appas d’une grande fille comme Sigute ? La pauvre enfant n’avait plus rien à perdre ; elle courut conter ses nouveaux malheurs à la vache. Celle-ci, tout d’abord, meugla :

 

            Mais, mais, mais, Sigute aimée,
            Ha ! j’en reste bouche bée.
            Ha ! j’en suis éberluée.
            Mais, mais, mais, Sigute aimée..

 

Puis, après un instant de réflexion :

 

            Cette étoupe, sœur aimée,
            Elle n’est pas enflammée.
            Nous pouvons, sans nul danger,
            Essayer de la manger.

 

Grâce à une lente et incisive mastication, le lin finit par se frayer un passage à travers le puissant gosier. La vache aussitôt fut saisie d’une quinte saccadée et sifflante. Sigute lui porta dans le dos un grand coup du plat de la main, et le mufle tiède et parfumé cracha une merveilleuse chemise de brise et de soleil qui s’envola comme une pelote de fil de la Vierge et dont Sigute réussit à s’emparer sur un buisson d’épine après une course éperdue.

 

Quand la fillette rentra à la ferme dans son vêtement enchanté, la belle-mère écarquilla les yeux mais ne souffla mot. Au point du jour, elle réitéra son ordre de la veille ; l’enfant quitta sa chemise et reçut une poignée d’étoupe qu’elle s’empressa de porter à sa ruminante amie. Dans sa hâte, elle ne prit point garde qu’elle était suivie à la dérobée par la fille de la sorcière.

 

La méchante laideron assista à toutes les phases du tissage magique et en rendit un compte fidèle à sa mère. Celle-ci se dit dans son mauvais cœur : « Si les bêtes elles-mêmes prennent le parti de Sigute, c’est qu’elles estiment sans doute ses pouvoirs supérieurs aux nôtres. Il faut donc absolument que sainte Nitouche disparaisse sans retard de ce monde. »

 

À la tombée de la nuit, la mère et la fille s’armèrent de pelles et creusèrent jusqu’à l’aube un grand trou devant le seuil de la maison. Quand Sigute sortit avec ses bestiaux, la sorcière, loin de la gronder, comme à l’ordinaire, lui souhaita le bonjour et lui fit mille compliments. Un feu d’enfer sifflait dans le four. Les deux diablesses emplirent de braise la fosse, la recouvrirent ensuite de ramilles et de paille et dissimulèrent le tout sous une couche légère de gravier. Au crépuscule, quand Sigute rentra du pâturage, son ennemie, pour la première fois depuis le départ de Jonelis, l’invita à partager son souper et à passer la nuit dans la maison :

 

            Entrez, chère enfant, entrez,
            Nous avons du pain bien frais.

 

La souillon chantonna de son côté :

 

            Entre, Sigute, allons, entre,
            Tu te rempliras le ventre.

 

Sigute fit un pas en avant.. Mais la chienne, qui avait tout vu et entendu, se jeta sur elle en aboyant et grognant :

 

            Tout beau, tout beau, tout beau !
            Plein de feu le tombeau,
            Tout beau, tout beau, tout beau !
            Gare, gare au bobo
            Caché là sous le sable.
            Dare dare à l’étable !

 

La sorcière hurla : « As-tu fini de faire peur aux poules, vilaine bête ! » Mais Sigute, troublée par les avertissements obscurs de son amie, déclina l’honneur et eut, pour cette fois, la vie sauve.

 

Le lendemain, mêmes caresses et même invitation. Sigute fit deux pas vers la porte, mais Noiraude, enfermée dans le chenil, se prit à hurler de plus belle.
La vieille se jeta sur elle et lui arracha une patte de devant. Même scène le troisième, quatrième et cinquième jour. Noiraude n’était plus qu’un tronc surmonté d’une tête. Le sixième jour, la diablesse lui arracha la langue. Il n’y avait plus personne pour avertir Sigute : elle fit le septième pas vers le seuil et tomba dans la fosse. La marâtre recueillit ses cendres et en fit un tas au pied du poteau à l’entrée de la ferme.

 

À l’aube du huitième jour, le bétail quitta l’étable sous la conduite de Souillon. La vache noire, libre désormais, marchait fièrement à la tête du troupeau.
En passant près du poteau, elle reconnut à leur odeur les restes de son amie. Elle en approcha son museau et souffla de toutes ses forces : un canard aux couleurs éblouissantes s’envola aussitôt des cendres vers le ciel.

 

La guerre tirait à sa fin. Un beau matin, Jonelis reprend le chemin de la ferme sur un beau palefroi dont lui a fait présent le Grand-Duc. Comme il traverse la forêt, il entend tout à coup la voix de sa sœur. Il regarde à droite, à gauche, se retourne.. Personne. La voix chante :

 

            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Notre mère la sorcière
            Sous le seuil de sa maison
            Creuse un trou noir et profond.
            Pour en faire une fournaise
            Elle y jette paille et braise
            Qui, bien à l’abri du vent,
            Vont couver traîtreusement.
            Entrez, chère enfant, entrez,
            Nous avons du pain bien frais.
            Entre, Sigute, allons, entre,
            Tu te rempliras le ventre.
            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Vers le seuil de la chaumière
            Je ne fais, ma foi, qu’un bond,
            Et je chois dans le charbon.
            Écoute, écoute, ô mon frère,
            Notre mère la sorcière,
            Dans un pan de son manteau,
            Porte ma cendre au poteau.
            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Hébé, la vache laitière,
            Sur le tas souffle son nard..
            – Vole, vole, beau canard.

 

Les derniers mots de la complainte semblaient sortir de terre : Jonelis baissa la tête et aperçut à ses pieds le canardeau enchanté. Il le prit dans ses mains, l’embrassa longuement et le pria de lui faire un récit plus détaillé de ses malheurs.

 

Ayant donné libre cours à ses soupirs et à ses larmes, le jeune homme s’assit au pied d’un sapin et, tout en caressant l’oiseau, médita quelque temps sur la conduite à tenir. La forêt, plongée dans son grand sommeil d’après-midi d’automne, exhalait une agréable odeur, ensemble mielleuse et amère, de résine.
Par le jeu d’une association étrange, ce parfum suscita dans l’esprit du guerrier une résolution des plus inattendues. Il se leva, alla recueillir sur les troncs environnants une quantité considérable de la gluante matière, puis, s’approchant de son coursier qui folâtrait dans les fougères, il lui en frotta tout le corps depuis le haut du cou jusques à la naissance de la queue.

 

À une faible distance de la ferme, le canard, qui suivait son frère dans les airs, poussa un cri strident. L’instant d’après, Jonelis aperçut la sorcière qui venait à sa rencontre avec une coupe de cristal pleine d’hydromel.
Le soldat mit pied à terre. Son cheval, effarouché par l’aspect de la vieille qu’il ne connaissait point, se prit à souffler, hennir, hérisser sa crinière, jouer des oreilles, piaffer et ruer comme un beau diable. La marâtre, qui trouvait ces plaisanteries un tantet déplacées, pria son beau-fils d’attacher la bête à un arbre au bord du chemin. « Mais n’ayez donc pas peur, petite mère, Mirliflore est un bon drille qui ne vous fera aucun mal ; faites-lui la risette et lui donnez une bonne tape sur l’épaule, cela le calmera incontinent. » La vieille caresse l’odoriférant démon, sa main droite happe à la résine, elle ne peut plus la détacher du cou de l’animal. – « Mettez-y l’autre main, et tirez la dextre, comme ça, elle se décollera. » La mégère obéit : la senestre est engluée à son tour. – « Appuyez le pied droit et tirez. » Le pied reste pris dans la poix. – « Essayez avec le pied gauche. » Les deux jambes sont immobilisées. – « Un bon coup de tête dans le ventre, et vous êtes libre. » Mirliflore, changé en centaure d’un nouveau genre, rit de toutes ses dents.
Sigute, qui vient de reprendre sa forme humaine, implore la grâce de la vieille. Jonelis lui impose silence et, se tournant vers son fidèle coursier :

 

« Noble compagnon d’armes, généreux Mirliflore à l’œil de feu, à la crinière flottante, à l’humeur fière et enjouée ! Partez, partez au galop, au grand galop, comme si vous aviez tous les diables de l’enfer à vos trousses. Et gardez-vous de rentrer à l’écurie avant que Madame ne soit réduite en bouillie pour les chats. »

 

L’honnête cheval s’envola comme un trait et la cervelle de la sorcière, berceau de tant de mauvaises pensées et d’abominables actions, se répandit dans la campagne. De nos jours encore, quand l’hiver souffle sur nos contrées une froidure sœur de celle qui régnait dans l’esprit et le cœur de la vieille, les parents montrent aux enfants la neige et la glace miroitantes, et leur disent : « Voyez, ceci, c’est de la cervelle de sorcière. »

 

Oscar Venceslas de Lubicz MILOSZ (1877-1939), poète et philosophe français d’origine lithuanienne.
Contes lithuaniens de ma Mère l’Oye,
Éditions André Silvaire, 1963.

 

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