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6 août, 2014

Silence, Clarice Lispector

Classé dans : — unpeudetao @ 17:28

Il est si vaste le silence de la nuit dans la montagne. Il est si dépeuplé. On essaie en vain de travailler pour ne pas l’entendre, de penser à la hâte pour le masquer. Ou de s’inventer un programme, maillon fragile qui nous qui nous relie difficilement au lendemain subitement improbable. Comment passer outre cette paix qui nous épie ? Silence si grand que le désespoir se revêt pudeur. Montagnes si hautes que le désespoir s’enveloppe de pudeur. L’ouïe s’aiguise, la tête s’incline, le corps tout entier écoute: pas une rumeur. Pas un coq. Comment entrer dans cette profonde méditation du silence. De ce silence sans mémoire de mots. Si tu es la mort, comment t’atteindre ? C’est un silence qui ne dort pas: il est insomniaque – immobile mais insomniaque; et sans fantômes. C’est terrible – sans aucun fantôme. Inutile de vouloir le peupler de la possibilité d’une porte qui s’ouvrirait en grinçant, d’un rideau qui s’écarterait et prononcerait quelque parole. Il est vide et sans promesse. Si au moins il y avait du vent. Le vent est colère, la colère est la vie. Ou de la neige. Qui est muette mais qui laisse des traces – tout se couvre de blanc, les enfants rient, les pas crissent et marquent. Il y a une continuité qui est la vie. Mais ce silence ne laisse pas d’empreintes. On ne peut parler du silence comme on parle de la neige. On ne peut dire à personne comme on dirait de la neige: vous avez senti le silence de cette nuit ? Celui qui l’a entendu n’en parle pas. La nuit descend avec ses petites joies: par exemple allumer les lampes, avec cette fatigue qui justifie bien la journée. Les enfants de Berne s’endorment. Les dernières portes se ferment. Les rues brillent de tous leurs pavés, elles brillent, vides déjà. Et enfin s’éteignent les lumières les plus lointaines. Mais ce premier silence n’est pas le silence encore. Il faut attendre, les feuilles des arbres se feront leur place, confortablement, quelque pas attardé résonnera peut-être dans l’escalier, faisant naître l’espoir. Mais vient un moment où du corps délassé l’esprit se lève, en éveil, et, de la terre, la lune haute. Alors, lui, le silence, apparaît. Le cœur bat à le reconnaître. On peut, vite, penser au jour qui s’est écoulé. Ou aux amis qui s’en sont allés, perdus pour toujours. Mais il est inutile de s’esquiver: le silence est là. Même la pire souffrance, celle de l’amitié perdue, n’est qu’une fuite. Car si au commencement le silence semble attendre une réponse – comme nous brûlons d’être appelés à répondre – bientôt il se révèle qu’il n’exige rien de toi, si ce n’est peut-être ton silence. Que d’heures ainsi perdues dans l’obscurité à croire que le silence te juge – comme nous espérons vainement être jugés par Dieu. Surgissent les justifications, pathétiques justifications, justifications artificielles, humbles excuses jusqu’à tomber dans l’indignité. Tant il est doux pour l’être humain de montrer enfin son indignité et d’être pardonné avec l’excuse qu’un être humain est humilié de naissance. Jusqu’à qu’il apparaisse qu’il n’a que faire de ton humilité. Il est le silence. On peut aussi tenter de le tromper. On laisse, comme par hasard, le livre de chevet tomber à terre. Mais horreur ! Le livre tombe à l’intérieur du silence et se perd dans son abîme muet et immobile. Et si un oiseau pris de folie se mettait à chanter. Espoir inutile. Son chant traverserait à peine, comme une flûte légère, le silence. Alors, si on a du courage, on renonce à lutter. On entre dans le silence, on l’accompagne, nous qui sommes les uniques fantômes de cette nuit dans Berne. Il faut entrer. Il ne faut pas attendre le reste de l’obscurité au-devant de lui mais le rejoindre, lui, lui seul. Ce sera comme si nous étions à bord d’un navire si anormalement énorme que nous ignorerions être sur un navire. Qui s’en irait si lentement que nous ignorerions être partis. Au-delà de cela un homme ne peut rien. Vivre en lisière de la mort et des étoiles, c’est une vibration plus intense que n’en peuvent supporter les veines. Pas même le fils d’un astre et d’une femme en pieux intercesseur. Le cœur doit se présenter devant le néant seul et seul battre bien haut dans les ténèbres. Dans les oreilles on n’entend que son propre cœur. Quand celui-ci se présente à nu, il n’y a pas communication, il y a soumission. Car nous n’avons été créés que pour des silences brefs. Si on a pas de courage, il ne faut pas entrer. Il faut attendre le reste de l’obscurité au-devant du silence, les pieds seuls mouillés par l’écume de quelque chose qui s’épand à l’intérieur de nous. Il faut attendre. Impénétrables l’un à l’autre. A côté l’un de l’autre, deux choses qui manquent de se voir dans l’obscurité. Il faut attendre. Non pas la fin du silence mais le secours béni d’un troisième élément, la lumière de l’aurore. Ensuite, jamais plus on n’oublie. Inutile même de fuir dans une autre ville. Car, alors qu’on s’y attend le moins, on peut le reconnaître – soudain. En traversant une rue, au milieu des klaxons des voitures. Entre deux éclats de rire fantasmagoriques. Après une parole dite. Parfois, au cœur même de la parole. Les oreilles s’étonnent, le regard devient brumeux – c’est lui. Pour cette fois, un fantôme.

 

Clarice Lispector (1920-1977), femme de lettres brésilienne.

 

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