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15 avril, 2012

Timour Agha et le langage des animaux (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:31

 

     Il était une fois un Turc, un dénommé Timour Agha, qui allait de ville en ville, de village en village, et battait la campagne, à la recherche de celui qui saurait lui apprendre le langage des animaux et des oiseaux. Où qu’il fût, il poursuivait sa quête : il savait que le grand Najmuddin Kubra avait eu ce pouvoir, et espérait trouver un de ses disciples en ligne directe afin de tirer avantage de cet étrange savoir traditionnel, qui remontait au roi Salomon, fils de David.
     Parce qu’il avait cultivé certaines qualités, le courage, la générosité, il sauva un jour la vie d’un derviche frêle et chenu qui était resté suspendu aux fils rompus d’un pont de corde, dans la montagne.
     « Mon fils, dit le vieil homme, je suis Bahaudin le derviche. J’ai lu ta pensée. Désormais, tu comprendras le langage des animaux. »
     Timour promit de ne confier le secret à personne et regagna sa ferme. L’occasion d’exercer ce nouveau pouvoir se présenta bientôt. Un boeuf et une ânesse causaient à leur manière :
     « Il faut que je tire la charrue, disait le boeuf. Toi, tu vas au marché, tu n’as pas d’autre tâche. Tu dois être plus maligne que moi ! Peux-tu me dire comment faire pour éviter de travailler ? »
     L’ânesse était rusée. Elle dit au boeuf :
     « Tout ce que tu as à faire, c’est de t’étendre sur le soi et de simuler un terrible mal au ventre. Le fermier s’occupera de toi, car tu es un animal utile : il te laissera te reposer, te donnera une meilleure nourriture. »
     Les deux animaux ne pouvaient se douter que leur conversation avait été surprise.
     Quand le boeuf se coucha par terre, Timour dit d’une voix forte :
     « Si dans une demi-heure ce boeuf ne va pas mieux, je le mène ce soir au boucher. »
     Aussitôt le boeuf se sentit mieux, et même bien mieux.
     Cela fit rire Timour. Son épouse, qui était d’un caractère curieux et maussade, lui demanda avec insistance la raison de sa gaîté. Se rappelant sa promesse, il refusa de rien dire.
     Le lendemain, ils allèrent au marché. La femme était assise sur l’ânesse, Timour marchait à côté, l’ânon trottinait derrière. L’ânon poussa un braiment. Timour comprit qu’il disait à sa mère : « Je ne peux pas trotter plus vite, prends-moi sur ton dos. » L’ânesse répondit, dans le langage des ânes : « Je porte l’épouse du fermier. Nous ne sommes que des animaux : c’est notre sort. Je ne peux rien faire pour toi, mon petit. »
     Timour fit descendre sa femme sur-le-champ pour permettre à l’ânesse de se reposer un peu. Ils s’arrêtèrent sous un arbre. Timour dit à sa femme, en proie à une folle colère :
     « Je pense qu’il est temps de nous reposer. »
     L’ânesse se dit : « Cet homme connaît notre langage. Il a dû m’entendre parler au boeuf, c’est pourquoi il a menacé de le mener au boucher. Mais il ne m’a rien fait à moi, au contraire : à l’intrigue il a répondu par la gentillesse. »
     Elle poussa un braiment qui voulait dire : « Merci, maître ! »
     Timour rit à la pensée de ce secret qu’il gardait. Sa femme, elle, ne décolérait pas.
     « J’ai dans l’idée, à voir comment tu te comportes avec ces animaux, que tu sais quelque chose sur leur manière de parler, ronchonna-t-elle.
     – A-t-on jamais entendu dire qu’un animal avait parlé ? » répondit Timour.
     Quand ils furent de retour à la ferme, il prépara la litière du boeuf avec la paille fraîche qu’ils venaient d’acheter.
     « Ton épouse te harcèle, dit le boeuf à Timour. À ce train-là, ton secret n’en sera bientôt plus un. Si seulement tu en prenais conscience, pauvre homme, tu pourrais l’obliger à bien se tenir, et t’éviter des désagréments, simplement en la menaçant de lui flanquer une correction avec un bâton pas plus gros que ton petit doigt. »
     « Ainsi donc, pensa Timour, ce boeuf, que j’ai menacé de l’abattoir, se soucie de mon bien-être ! »
     Il alla trouver sa femme, prit un petit bâton et lui dit :
     « Vas-tu bien te conduire ? Vas-tu arrêter de me poser des questions, alors que je ne fais rien d’autre que rire ? »
     Elle eut vraiment très peur : c’était la première fois qu’il lui parlait sur ce ton. Et il n’eut plus jamais à la réprimander de la sorte. Ainsi lui fut évité le sort horrible qui attend quiconque révèle des secrets à ceux qui ne sont pas prêts à les recevoir.

 

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Une réponse à “Timour Agha et le langage des animaux (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Les traditions populaires prêtent à Timour Agha le pouvoir de percevoir le sens de ce qui est apparemment insignifiant.
    On dit que cette histoire confère la baraka (grâce ; bénédiction) à qui la raconte ou l’entend raconter. Elle est très répandue à cause de cela au Proche-Orient et dans les Balkans.
    De nombreuses histoires soufiques se dissimulent sous l’apparence de contes de fées. On attribue celle-là (dans sa version ancienne) à Abu-Ishak Chishti (Xe siècle), chef de file des « derviches chanteurs ».

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