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10 juin, 2017

Vendange, André CAILLOUX

Classé dans : — unpeudetao @ 14:09

Pourquoi donc votre robe est-elle rouge et pourquoi vos vêtements sont-ils comme les habits de ceux qui foulent dans la cuvée ? J’ai été seul à fouler au pressoir et nul homme d’entre les peuples n’était avec moi. ISAÏE.

Venez çà, vendangeurs de sordide vendange,

Le Fils lance un appel pressant,

Car c’est lui-même qui descend

Dans la cuve fouler vos récoltes de fange.

Venez çà, tâcherons qu’à toute heure du jour

(Ce jour qui va du premier père

Au jugement de la colère)

Le Seigneur à sa vigne aura mis tour à tour.

Ô long rang de porteurs s’avançant à mesure !

Et chacun voit que son voisin

N’a dans sa hotte qu’un raisin

Desséché par l’orgueil, pourri par la luxure.

Mais qui donc peut savoir si son propre fardeau

N’est pas encor plus pauvre offrande,

S’il n’y a pas laideur plus grande

Dedans ce chargement lui pesant sur le dos ?

Qu’on ramasse un à un les grains qui sont par terre,

Ceux que, claquant son fouet plombé,

La grêle drue a fait tomber

Sous des grêlons de vol, de meurtre et d’adultère.

Il foule, foule pour nous

Sans relâche, il est au bout

De ses forces, nu, debout

Dans le vin jusqu’aux genoux.

Sur les grappes vendangées

Aux treilles qu’ont ravagées

Les sept péchés capitaux

Il marche, parfois s’écroule

Mais se relève aussitôt

Teint de ce moût qui découle.

Jusqu’au bout

C’est debout

Qu’il veut fouler pour nous.

Tout haletant il chancelle

Sur les raisins qu’amoncellent

Les porteurs encor, encor ;

Il écrase, tasse et presse

Mais les hottes, ras le bord,

De se déverser sans cesse.

Jusqu’au bout

C’est debout

Qu’il veut fouler pour nous.

Il ne craint pas la besogne ;

Allez, donnez sans vergogne

Ces cueillettes de courroux,

Humblement il les réclame

Et surmontant son dégoût

En débarrasse les âmes.

Jusqu’au bout

C’est debout

Qu’il veut fouler pour nous.

Nul ne pourrait reconnaître

Le Fils unique du Maître

Dans ce lamentable état,

Titubant tel un homme ivre

Sur ces misères en tas

Dont les pécheurs se délivrent.

Comme il ne peut rester debout,

Que se dérobent ses genoux,

Il se fait suspendre à des clous

Afin de tenir jusqu’au bout.

Stupeur ! Sur cette cuvée horrible…

De son dos perforé comme un crible,

De ses mains, de ses pieds traversés,

De son front que la ronce égratigne

Et de son côté droit transpercé –

Vin nouveau d’une charnelle vigne

Le sang coule à longs flots, vermeille ablution.

Ô toi dont une seule goutte

Pourrait suffire à laver toute

Notre glane de boue et de corruption

Faut-il pour t’étancher que nos lèvres se posent

Comme une digue sur son corps ?

Demeure en lui ! S’il saigne encor

Il va rendre son âme et nous en serons cause.

C’est trop tard à présent, Dieu même le prescrit.

Abandonnant toute sa vie

Avec le Sang qui purifie

L’héritier de la vigne expire en un grand cri.

Sa tâche est accomplie

Jusqu’au bout

C’est debout

Qu’il a peiné pour nous.

Il est mort – Approchons du vendangeur inerte

Qui, d’un raisin d’iniquité,

Nous fit un vin de sainteté.

Adorons en comptant les blessures ouvertes

Cette insondable charité.

André CAILLOUX (1920-2002), canadien.

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