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15 avril, 2012

Voyageur, Étrangeté et Gagne-du-temps (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:27

 

     Trois derviches se rencontrèrent sur une route déserte. Le premier s’appelait Voyageur parce qu’il choisissait toujours l’itinéraire le plus long en raison de son attachement aux traditions. Le deuxième était connu sous le nom d’Étrangeté parce que rien ne lui semblait étrange, alors que la plupart des choses qu’il faisait, même celles auxquelles il prêtait simplement attention, semblaient étranges aux autres. Le troisième se nommait Gagne-du-temps parce qu’il croyait toujours pouvoir gagner du temps, lors même que ses façons de faire lui en faisaient souvent perdre beaucoup.
     Ils devinrent compagnons de voyage. Mais se séparèrent peu après. Et voici pourquoi.
     Voyageur avait remarqué une borne repère dont il avait ouï dire qu’elle indiquait la voie d’une cité merveilleuse qu’il tenait absolument à visiter. Il partit dans cette direction, et ne trouva qu’une ville en ruine habitée par des lions : la métropole prospère dont on lui avait dit merveille avait été détruite des siècles auparavant. Les lions n’en firent qu’une bouchée.
     Un ou deux jours plus tard, Gagne-du-temps, décidé à trouver un raccourci, coupa à travers champs et s’enlisa dans les sables mouvants. Ces sables-là n’étaient pas de l’espèce dangereuse, mais il fallait des mois pour s’en dépêtrer.
     Étrangeté continua seul. Il rencontra peu après un homme qui lui dit :
     « Derviche, mieux vaut que tu rebrousses chemin : plus loin, se trouve un caravansérail abandonné que toutes les bêtes sauvages de la jungle occupent durant la nuit.
     – Que font-elles pendant le jour ? demanda Etrangeté.
     – Je suppose qu’elles chassent, dit l’homme.
     – Eh bien, j’y dormirai le jour, et la nuit je veillerai », dit Étrangeté.
     Il s’approcha du caravansérail alors qu’il faisait encore jour, et vit en effet sur le sol les traces de nombreux animaux. Il eut le temps de dormir un peu ; à la nuit tombante, il s’éveilla et se cacha dans un recoin de la salle, car il voulait connaître la raison de leur présence, la nuit, en ce lieu.
     Peu de temps après, ils arrivèrent tous, le lion en tête.
     Ils saluèrent le lion, leur roi, un par un, et lui firent rapport sur des choses inconnues de la gent humaine.
     C’est ainsi qu’Étrangeté, immobile dans sa cachette, apprit qu’une caverne située non loin de là abritait un trésor, le Trésor de Karatash, le pays légendaire de la Pierre noire. Un deuxième animal révéla que, dans ce même caravansérail, se trouvait un rat, gardien d’un monceau de pièces d’or : il ne pouvait ni les dépenser, ni se résoudre à s’en défaire ; au point du jour, il sortait son trésor et comptait ses pièces. Un troisième expliqua comment la fille d’un roi pourrait être guérie de la folie qui prendrait bientôt possession d’elle. Cette histoire dépassait en étrangeté toutes les autres, et même lui, Étrangeté, avait de la peine à y croire. Dans une vallée voisine un chien de berger gardait un troupeau de moutons. Seul le poil de derrière ses oreilles, rien de moins, pourrait guérir la princesse. « Mais puisque aucun homme sur terre ne connaît le remède ni la princesse qui va bientôt être atteinte de ce mal, avait ajouté l’animal, la connaissance de ce secret ne peut être d’aucune utilité. »
     Les animaux se dispersèrent avant que le jour se lève. Étrangeté attendit que le rat se montre. Il apparut comme prévu, vint jusqu’au centre de la salle, roulant une pièce d’or devant lui. Pièce par pièce, il apporta tout son magot, puis se mit à le compter. Le derviche sortit alors de sa cachette et prit le tout. Il se rendit à la caverne de Karatash, y trouva le trésor ; de là, il descendit dans la vallée, trouva le chien et lui arracha quelques poils de derrière les oreilles. Et il partit pour de nouveaux voyages.
     Se guidant sur d’étranges signes que personne d’autre que lui n’aurait remarqués, il arriva enfin aux extrêmes limites de l’Empire. Il pénétra dans un étrange royaume inconnu. Les gens couraient en tous sens, l’air préoccupé. Il leur demanda ce qui les affligeait. Ils expliquèrent que la fille de leur roi venait d’être frappée d’une étrange maladie que personne ne savait guérir.
     Étrangeté se rendit sur-le-champ au palais.
     « Si tu guéris ma fille, dit le roi, tu auras la moitié du royaume, et l’autre quand je mourrai. Si tu échoues, je te ferai empaler sur le plus haut des minarets. »
     Étrangeté accepta de prendre ce risque.
     On alla chercher la princesse. Il lui montra les poils qu’il avait arrachés derrière les oreilles du chien de berger. Elle recouvra aussitôt la santé.
     Et voilà comment Étrangeté devint prince royal, et maître de l’étrange : il enseigna ses méthodes aux nombreux candidats qui l’approchaient respectueusement pour apprendre auprès de lui.
     Un jour qu’il se promenait, revêtu d’un déguisement, comme il en avait l’habitude, il se trouva nez à nez avec le derviche Gagne-du-temps, qui ne le reconnut pas sur le coup, parce qu’il parlait tout le temps et n’avait pas le temps d’identifier son vieil ami. Étrangeté le guida jusqu’à l’intérieur du palais, et attendit ses questions, car entre-temps Gagne-du-temps l’avait reconnu.
     « Comment tout cela est-il arrivé ? demanda Gagne-du-temps. Dis-moi tout, mais fais vite. »
     Étrangeté lui conta son histoire par le menu, mais il voyait bien que son ancien compagnon, toujours aussi impatient, n’était pas tout oreilles.
     « Je pars au caravansérail écouter ce que racontent les animaux, l’interrompit Gagne-du-temps : je vais suivre le même chemin que toi.
     – Je ne te le conseille pas, dit Étrangeté. Tu dois apprendre d’abord à t’intéresser au temps et aux signes étranges.
     – Balivernes ! » s’exclama Gagne-du-temps déjà sur le départ. (Il prit seulement le temps d’emprunter cent pièces d’or pour le voyage à son compagnon derviche.)
     Quand il arriva au caravansérail, il faisait nuit. Peu disposé à attendre que le jour se lève pour s’y cacher, il alla tout droit dans la grande salle. Le lion et le tigre fondirent sur lui et le mirent en pièces.
     Quant à Étrangeté, il vécut heureux à jamais.

 

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Une réponse à “Voyageur, Étrangeté et Gagne-du-temps (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Une note, trouvée dans un manuscrit derviche, le Kitab-i-Amu Daria (Le Livre de l’Amou-Daria), indique que ce conte était une des histoires-enseignements d’Uwais el-Qarni, patron des derviches uwaisi (« solitaires »).
    L’impatience, thème de ce conte, nous empêche de saisir les caractéristiques essentielles des situations.

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